à propos du travail en général
et en particulier
de
Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre
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Une pure absence d'éternité
Avec une humilité de moyens qui n'est pas seulement la marque d'un désir de simplicité, mais également le signe d'une attention prêtée aux choses, à ce qui passe sans faire de bruit, ce qui se tient dans l'interstice ou la ligne d'équilibre entre le perceptible et le déjà disparaissant, Julie Béna raconte des histoires ouvertes, presque fragiles, qui semblent sortir du silence pour se tenir au moment où le tremblement des choses devient la naissance d'une histoire.
Dans ses pièces, quelques éléments simples s'unissent soudain, s'agencent pour concourir à une présence narrative qui n'est plus l'histoire de ses éléments, mais une histoire autre, une forme autre, le résultat d'une métamorphose par laquelle tout a basculé.
Julie Béna extrait du monde, et souvent du quotidien, des matériaux qui brusquement, tout en gardant le sens de leur origine - les lumières de la ville depuis un train la nuit, le bruit amplifié des prises électriques, des nuages dans le ciel et les caprices d'une caméra -, s'en échappent, ne sont plus l'histoire de ce quotidien où ils avaient lieu, mais se sont déplacés vers des narrations imprévisibles, devenus les reflets imprévus d'autres endroits du monde que ceux d'où ils sont nés.
Dans Pas tout à fait la même ni tout à fait une autre (2007), l'évolution dans le temps d'un rectangle de lumière - une diapositive, tirée vierge, projette sur un mur un rectangle blanc, qui au fur et à mesure de l'exposition se colore légèrement par l'action de la chaleur de la lampe -, dans son presque silence, raconte… quoi ?
D'abord, sans doute, un passage par le monochrome : pirouette, pas de danse avec l'histoire de la peinture, carré blanc sorti de la matière et devenu pure lumière. Puis, la peinture n'est plus ajoutée au mur, mais n'existe que par lui - car sans mur auquel projeter, nulle image -, et dans le même temps - aérien rectangle - n'y colle jamais : tableau évaporé, dont ne subsiste, comme un souvenir, qu'une présence lumineuse, un doux fantôme. Ni sur la fixe toile, ni sur le fixe mur, on croit voir, soudain révélé, flottant sous les projecteurs, l'interstice entre la toile et le mur, devenu le visible même.
Ensuite, lumière blanche projetée, sa blancheur a des accents mallarméens, par cette possibilité enfin réalisée d'inscrire en un lieu l'absence pure ; si l'on peut dire, "la pure pureté" : langage qui pour dire la pureté se serait enfin débarrassé de tout mot, pureté qui a trouvé le moyen d'incarner l'absence et de l'écrire, enfin lisible, enfin visible, sur une page, sur un mur.
Cependant instantément, comme dans Hérodiade, la pureté montre l'envers de sa beauté : sa violence, sa froideur, quand "le frisson blanc de [la] nudité" est aussi "l'horreur d'être vierge". Virginité de lumière, qui projetée au mur affirme combien aucune photographie ne l'a colorée, combien aucun morceau de réel ne l'a touchée. Mais dans le dispositif de Julie Béna, contrairement au poème de Mallarmé, quelque chose empêche de s'enclore dans la froideur possible de cette virginité : c'est non seulement la lumière, mais encore, le temps.
Ici l'on ne s'arrête pas dans le "stérile hiver", ici le temps insuffle une vie à ce qui eût pu n'être que l'affirmation d'une blancheur. Parce que la lumière tremble, n'est jamais parfaitement fixe, jamais vraiment figée, qu'elle existe dans une durée ; de même, le projecteur inscrit son ronronnement dans le temps ; ainsi, lumière et temps, la peinture sans matière devient imperceptiblement du cinéma.
Mais surtout, à la fin de l'exposition, la pièce a changé.
C'est sans doute dans cette ambiguïté qu'est le secret de Pas tout à fait la même… : avec le temps, avec ce rectangle de lumière qui se colore - qui déjà, s'est coloré -, quelle histoire se raconte ?
Elle est double : d'un côté, en nous éloignant de la blancheur, nous avons perdu la pureté. La diapositive n'est plus vierge, le rectangle s'est assombri, le temps a mis un voile sur ce que nous voyons. Mais de l'autre côté de l'histoire, cette perte du pur se double d'une miraculeuse naissance : celle de la couleur.
Comment ? Par la rencontre, celle d'une diapositive avec un appareil de projection ; par la chaleur, celle de la lampe ; et par le temps, celui qui a passé depuis le début de l'exposition. Rencontre et temps : autrement dit, ce qui a agi ici, c'est le réel, ce monde fait d'autres et de temps qui passe, d'altérité et d'existence.
Ici le réel laisse apparaître, par les moyens formels les plus humbles, sa double implacable fonction : jeter toute perfection dans le temps et la matière, dégrader, transformer tout être en devenir, abîmer et détruire. Et simultanément, merveilleuse compensation qu'offre le temps à son propre drame : faire naître, faire advenir, donner couleur, donner aux êtres et aux choses la chair imparfaite et splendide que la solitaire pureté ne leur apporterait jamais.
Un rectangle blanc a changé ; l'absence est partie, entraînant dans son départ rêves de pureté, rêves d'absolu, enfers et beautés de la virginité : l'histoire de rien est devenue l'histoire de quelque chose.
Et de Mallarmé à Rimbaud il n'y avait qu'une diapositive : Elle est retrouvée. Quoi ? - L'absence d'éternité : en un mot, la vie.
Jérémie Grandsenne
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à propos de
A la conquête de.
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C’est l’horizon qui a inventé le train. Lorsque pour les besoins de son émergence, la société industrielle décida de poser une règle graduée sur le sol. Mais c’est le train qui a inventé le traveling. Lorsqu’il devint approprié de contempler le territoire conquis, et nécessaire de transporter sur l’autre rive, les ressources humaines de sa prochaine expansion.
Cette course, Paul Virilio la voit naître sur un tout petit morceau de prairie, entre la zone de repos et la zone de pâturage. Une coulée. Une course effrayée pour survivre au prédateur. Une chasse linéaire. Un chemin de fer et de sang, horizontal, terrestre et temporel.
Train de nuit en zone péri-urbaine.
Renversant l’axe naturel des dimensions, comme sous l’effet d’un accident, d’une chute, le projecteur de Julie Bena essaime dans l’obscurité du cosmos des escarbilles de lumières. Ces trajectoires lentes, abstraites, en prise avec la pesanteur, évoquent tantôt les constellations géométriques d’un hyper-espace futuriste, tantôt les diagrammes pulsés d’une DCA de jeux vidéo.
Pourtant, une résonance sonore, de source bien réelle, nous ramène au rythme ferroviaire d’un autre voyage. Un voyage halluciné et visionnaire à travers la nuit d’une civilisation ravagée, déjà irréelle, et néanmoins familière.
h.I
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à propos de
du présent et de son retrait
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Par des dispositifs souvent discrets, Julie Béna cherche à créer des expériences sensibles afin de provoquer une attention, une relation spécifique entre le visiteur, l’œuvre et leur espace commun. Ici, de la buée se diffuse régulièrement sur la vitrine principale de la galerie. A chaque apparition du phénomène, une phrase, écrite à la main se dévoile « du présent et de son retrait ». Lorsque la buée s’estompe, les mots disparaissent avec elle. Au-delà de la plasticité même du texte, c’est une horloge poétique qui nous est proposée.
Eric Mangion
